Dimanche 16 septembre 2007
LE LYS PROFANÉ
PROLOGUE

« Chaque chose à sa place, et une place pour chaque chose »

Il en est certains qui régissent leur vie d'après cette doctrine, il en est d'autres qu'elle terrifie. Peut-être est-elle sans danger tant qu'il s'agit de simples objets, mais elle est trop souvent appliquée à l'être humain. Les communautés, les hiérarchies, les noyaux familiaux. Ceux qui obéissent méticuleusement à un mode de vie routinier et solennel venu du plus profond des coutumes et des valeurs revendiquant la continuité conventionnelle, y bâtissant un cocon rassurant sur des bases dites solides.

La famille de Cyprien en fait partie. Vieille dynastie aristocratique ayant des branches communes avec la dynastie Bourbon, celle-ci vit sur ses acquis historiques, arborant fièrement son appartenance à la classe «dominante» Française. Catholiques pratiquants, ses parents sont à l’égal de nombreux autres aristocrates pseudo-modernes, le père travaille à la tête d’une petite entreprise locale cotée en bourse, la mère est femme au foyer, et les trois fils sont aux études. Gatien, 20 ans, poursuit de brillantes études de Droit. Charles, 19 ans, est en prépa hypokhâgne* et Cyprien, 17 ans, est lycéen en première scientifique dans un établissement d’enseignement privé Catholique. Attachés aux valeurs traditionnelles de la Famille au sens «Boutin»* du terme, ils mènent une existence «banale» pour des gens de leur culture, habitant un petit manoir de campagne décoré de vieilleries ancestrales et de tableaux aux gorges pointillées*, allant à la messe tous les dimanches. Cyprien est un jeune homme blond à la stature fière. Le corps finement musclé et gracieux, le jeune aristocrate possède une classe hors du commun et en joue pas mal à tous les niveaux, surtout en cours où son regard profond d’un bleu transparent déroute de nombreuses personnes, associé à son air hautain et sûr de lui.

Cependant, le train-train paisible de la famille vole en éclat le jour où tombe la nouvelle de la traîtrise: le trésorier de l’entreprise familiale a mis les voiles, emportant avec lui la caisse et les actions en bourse. Ils sont désormais ruinés, leur manoir et ses meubles sans âge dépossédés pour éponger les dettes creusées par l’évènement. La famille doit donc laisser tomber sa petite vie tranquille et bourgeoise à la campagne pour se reloger dans un HLM en banlieue de Lille, là commencent les épreuves d'un changement radical, un virage à cent quatre-vingt degrés sur tous les plans…

*hypokhâgne:
En argot scolaire, khâgne est le surnom donné à ces classes préparatoires bien que le terme désigne plus précisément la deuxième année, appelée officiellement Première supérieure, la première année étant appelée hypokhâgne ou, officiellement, Lettres supérieures.

*Christine Boutin: Suivre ce lien attention ça fait froid dans le dos. (Je précise avoir commencé la fiction avant que cette personne soit nommée Ministre du Logement.)

*les très vieux portraits de famille sur toile, dans l'aristocratie Française, ont très souvent des membres dont le cou a été marqué de pointillés, indiquant que ceux-ci avaient été guillotinés pendant la Révolution Française.

 
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Mercredi 3 octobre 2007



Le grand immeuble en barre se tenait devant eux, imposante masse de vieux gris et de brun délavé des années soixante-dix, l’âge d’or des HLM, qui, comme bon nombre d’entre eux, avait mal vieilli. Cyprien n’avait pas tenu à visiter l’appartement avec ses, parents, il le découvrait donc pour la première fois. Son père tentait avec l’énergie du désespoir de prendre la situation avec le sourire, pour remonter le moral de la famille, malheureusement le cœur n’y était pas et cela se sentait. Lorsqu’ils furent tous descendus de la voiture, Cyprien sentit un frisson lui glacer les entrailles en découvrant ce lieu austère qui serait à présent leur logement, gris, triste et sale… Des vêtements bon marché étaient étendus à bon nombre de balcons, à sécher là, ajoutant à ce lieu le peu de couleur qu’il arborait.

Par chance, ils avaient pu se procurer le service de déménageurs avec de l’argent prêté par ses grands-parents maternels, en conséquence l’appartement avait déjà été meublé avec le peu de fournitures vitales qu’il leur restait. Ils étaient donc arrivés avec leurs quelques valises contenant leurs effets personnels. L’estomac noué par l’angoisse, Cyprien resta silencieux devant ce qui était pour lui le symbole de sa décadence. Une boule dans la gorge et le regard livide, il suivait à pas d’automate ses parents et ses frères qui commençaient à s’engouffrer dans l’entrée de l’austère bâtiment. Celle-ci était occupée par une bande de jeunes, certainement des habitants de l’immeuble, assis là en bande, l’œil soupçonneux et accusateur pesant lourdement sur les épaules de la famille nouvellement arrivée qui, il fallait bien le dire, était loin de revêtir les codes vestimentaires et culturels du coin.

Cyprien sentit sur ses joues le chatouillis encombrant du regard noir d’un jeune homme asiatique, le seul des cinq compères qui ne portait pas un vieux survêtement. Il était là, accoudé à une boîte aux lettres, une veste en daim beige posée négligemment sur les épaules, une mèche de cheveux lui balayant le visage au gré du vent qui pénétrait dans le hall en courants légers. Son visage exprimait la noirceur d’une âme tourmentée, on pouvait y lire le calme et la détermination d’un meneur. Cyprien comprit en une fraction de seconde qu’il n’était pas dans son intérêt de relever le défi que le jeune homme lui lançait du regard, il continua donc sur ses pas en jetant le sien droit devant lui comme s’il n’avait rien vu, rejoignant sa famille angoissée qui attendant impatiemment un ascenseur qui tardait à descendre. Lorsque celui-ci arriva enfin, ils laissèrent tous sortir un soupir de soulagement rapide et y montèrent en vitesse. Malheureusement pour Cyprien, il n’y avait pas assez de place pour lui et ses bagages, son père lui indiqua la marche à suivre.

 

-Ne prends pas les escaliers, avec tes sacs tu seras vite fatigué, l’appartement se trouve au huitième étage, la première porte en face à gauche, rejoins-nous dès que tu seras monté.

-Bien, père.

 

La porte métallique se referma sur eux et Cyprien s’assit quelques minutes sur ses sacs en attendant que ce fichu ascenseur les dépose et revienne le chercher. Il était inutile de se le cacher, son angoisse ne faisait que grandir, et à quelques mètres de lui, les regards sombres de la bande ne faisaient qu’accentuer celle-ci…


Quand l’ascenseur finit par redescendre, il y pénétra avec soulagement et appuya sur le 8 d’un doigt tremblant. La porte se refermait quand il crut mourir de peur en voyant une main fine et hâlée la retenir. Puis ce furent le visage doux et le corps svelte du jeune asiatique qui le rejoignirent dans l’huis-clos d’acier pour quelques minutes de montée.

La porte se referma sur les deux jeunes hommes qui se lançaient de temps à autre des regards meurtriers en chiens de faïence. Cyprien haletait intérieurement à chaque nouvel étage franchi, il n’en restait plus que trois, trois petits étages et il serait débarrassé de lui, il se prenait à rêver du moment trop long à venir où il rejoindrait son foyer pour enfin baisser la garde et prendre un moment rien qu’à lui, quand il sentit la cage d’acier s’arrêter prématurément. Son regard paniqué se posa sur le pavé numérique où se baladaient les doigts de son compagnon de montée, celui-ci venait d’enclencher l’arrêt d’urgence.

L’adrénaline vint le cueillir en un instant.

 

-Tu fais quoi, là?!

-J’ai besoin de te parler, blondinet… Je suis le comité d’accueil, ici.

-Et quel comité! On peut difficilement trouver mieux! S’emporta Cyprien.

 

À ces mots, l’asiatique vint coller brusquement ses épaules aux siennes, le transperçant d’un regard mauvais, son visage courroucé à quelques millimètres seulement du sien.

 

-Écoute-moi bien, aristo! On veut pas d’emmerdes ici. La dernière fois que des gens comme toi sont venus s’installer dans l’immeuble j’ai retrouvé mon p’tit frère mort d’une overdose d’héro! Les "fils à papa" aiment faire de gros trafics, mais n’y pense même pas où t’en sortiras les pieds devant, comme ceux qu’ont tué mon frère!

 

Le cœur de Cyprien se serra… La révélation était frappante et le déblocage de l’ascenseur redoubla son mal au cœur.

 

-J’ai jamais touché à ça, et j’en ai pas l’intention… Je suis désolé pour ton frère…

-Ouais, c’est c’qu’ils disent tous. Mais vu ta dégaine t’as été habitué à avoir pas mal de blé, l’argent facile ça attire.

 

Il se rapprocha encore de Cyprien, pressant son torse contre le sien…

 

-Tu fais un seul faux-pas, et ça ira mal pour ton matricule!

 

L’ascenseur venait d’arriver au huitième et Cyprien repoussa son agresseur pour sortir en bourrasque dans le couloir et frapper avec empressement à la porte de chez lui. Un instant il sentit un souffle chaud dans sa nuque et un murmure à son oreille.

 

-Je vis juste à côté, je te surveille…

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